« Le monde numérique prend le pas sur le monde matériel »

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Notre économie est à la veille d’une immense vague de numérisation qui devrait bouleverser des secteurs entiers. Tous les spécialistes ou presque s’entendent sur ce point. Le secteur bancaire lui-même n’y échappera pas. Mais à quoi ressemblera ce phénomène et comment les acteurs traditionnels peuvent-ils s’y préparer ? 360° a interviewé Alexander De Croo, ministre de l’Agenda numérique notamment, Jurgen Ingels, entrepreneur ICT et Frank Stockx, Managing Director chez ING et Président du Febelfin Payments Council.

Messieurs, malgré quantité d’initiatives politiques et commerciales, la Belgique semble avoir en partie manqué le train de l’e-commerce.

Alexander De Croo (ADC) : Sur les 10 principaux sites d’e-commerce de Belgique, 2 seulement sont belges. C’est pire que le scénario longtemps envisagé. Auparavant, l’on pensait que la vente au détail était à l’abri de la concurrence étrangère. Or, environ 5 % de la consommation belge passe désormais par le numérique et file en partie à l’étranger. Sans vouloir jeter la pierre à quiconque, il me semble que les employeurs ont très longtemps cru qu’« internet n’avait pas d’avenir ». Ils se sont lourdement trompés.

Pouvons-nous encore inverser le cours des choses ?

ADC : Mais je ne suis certainement pas défaitiste. Grâce à la numérisation, aux big data et à l’« internet des objets », nous vivons à présent dans un monde où il ne faut pas grand-chose pour occuper une position dominante. Peut-être accusons-nous du retard, mais nous avons également des atouts. A la croisée du numérique et du matériel, c’est-à-dire dans un domaine qui renferme, selon moi, énormément d’opportunités, nous possédons une sommes de connaissances considérable qui devraient nous permettre de progresser à pas de géant. Mais les PME doivent avoir conscience que ce qui aujourd’hui est une opportunité peut demain devenir une menace. 

Jurgen Ingels (JI) : Selon moi, nous évoluons vers un monde où le numérique va prendre le pas sur le matériel. Nous aurons toujours besoin d’un environnement matériel, mais l’importance du numérique va encore croître de façon phénoménale. De plus, l’e-commerce n’importe pas seulement en tant que tel, mais aussi pour tout ce qui l’accompagne : la logistique et les technologies de paiement, par exemple.

ADC : Dans le domaine numérique, c’est moins une question de technologies que de modèles commerciaux. Ces nouveaux modèles peuvent exister « grâce » aux technologies. Dans le cas d’Uber, par exemple, c’est une question de technologie, mais plus encore, de modèle commercial. Les pouvoirs publics doivent vouloir créer un environnement qui accueille ce genre de modèles commerciaux. On me reproche parfois de donner trop de libertés à l’économie peer to peer ou de vouloir ouvrir la porte aux start-ups américaines ... C’est surtout aux start-ups belges que j’entends ouvrir la porte ! Pour devenir une métropole numérique en Europe, nous devons davantage faire confiance à l’économie numérique et ne pas rester cramponnés au frein à main.

Monsieur Stockx, dans quelle mesure pensez-vous qu’une méthode de paiement électronique, facile et sûre constitue la clé de cette économie numérique ? 

Frank Stockx (FS) : J’en suis convaincu à 100 %. En Belgique, nous avons réussi au siècle dernier à mettre en place un système très efficace et sûr de paiements électroniques pour le monde matériel. Des décennies ont passé et nous nous sommes un peu reposés sur nos lauriers. Le problème est que les solutions existent mais elles ne sont pas pratiques pour les commerçants, entre autres du fait de leur multiplicité.

Par ailleurs, la Belgique est l’un des rares pays d’Europe où l’on utilise encore autant d’argent liquide. Faut-il freiner cette tendance ?

JI : Je pense que l’aspect pratique sera déterminant. Tout se fera d’ici peu par smartphone interposé et certaines technologies convergeront petit à petit vers une plate-forme. Dès que les clients se rendront compte des facilités offertes par ces procédés dans le cadre de leurs paiements, ils les adopteront. Mais actuellement, l’infrastructure bancaire est encore trop rarement conçue pour mettre en avant cet "aspect pratique". 

Connaissances, savoir-faire, audace et créativité : voilà les qualités que nous avons. Nous sommes encore trop timides, c’est parfois bien d’être plus francs - Frank Stockx

ADC : Si l’on veut promouvoir l’e-commerce en Belgique, il faut des systèmes de paiement dans lesquels chacun se retrouve. Chez nous, les consommateurs font confiance aux banques et à Bancontact. Ce qui ne veut pas dire que rien ne changera jamais. Le secteur bancaire est exposé à des menaces externes. Ce serait dramatique pour lui de perdre les opérations de paiement.

Les Apple Pay et Google Wallet de ce monde semblent surtout s’intéresser aux opérations de paiement, afin de pouvoir appliquer leurs techniques big data aux habitudes de consommation des clients. Nos banques classiques ne peuvent pas (encore) le faire. Comment doivent-elles réagir ?

JI : Ces acteurs technologiques fonctionnent de toute façon très différemment des banques. Ils sont centrés sur les données, tout se déroule en temps réel, ils sont focalisés sur les coûts et non sur le produit, leurs interfaces sont très intuitives… Du coup, les consommateurs demandent aux banques pourquoi elles ne procèdent pas pareillement. Si les banques réussissent, à terme, à intégrer ces spécificités dans leurs propres solutions et applications, le client sera nettement moins tenté de partir. Supposons que je veuille acheter une maison. J’en prends une photo à l’aide de mon téléphone. A partir de là, l’application de la banque pourrait m’informer du prix moyen d’une maison dans cette rue, du nombre de maisons déjà vendues… La banque a elle aussi intérêt à développer de nouveaux services.

FS : En soi, nous n’avons rien contre cette concurrence, soyons clairs. Elle favorise l’innovation et la motivation. Mais les banques ont encore un autre rôle à jouer pour leurs clients : les aider dans leurs affaires, veiller à ce qu’ils prennent le train en marche et saisissent les opportunités qui se présentent et leur faire comprendre que la numérisation va changer leur façon de travailler. En la matière, il reste encore beaucoup à faire, mais on en parle trop peu. 

Le débat sur les big data touche également à l’éthique...

FS : Pour nous, c’est clair : les données collectées sont exclusivement utilisées pour faciliter la vie du client et ce, uniquement dans le cadre bancaire.

Autre élément : la rapidité à laquelle l’économie et nous-mêmes sommes en mesure de progresser dépend beaucoup, selon moi, de la vitesse à laquelle de nouvelles initiatives peuvent être adoptées. En tant que banques, nous avons tout intérêt à conclure des partenariats nous permettant d’accélérer notre progression. Mais pour maintenir le tempo, nous devrons également adapter nos formations. Nos enfants devront non seulement apprendre à jongler avec ces technologies, mais aussi être en mesure de les développer. Sur ce plan, il reste là beaucoup à faire. 

ADC : La gadgétisation des technologies ne doit pas endormi notre vigilance. Nous aurons toujours besoin de personnes qui en connaissent les arcanes. Beaucoup se demandent si toute cette robotisation nous laissera encore des emplois. Cela ne fait, selon moi, aucun doute. Reste à savoir en quoi consisteront ces emplois. Mais c’est une réflexion que nous pouvons d’ores et déjà entamer : quelle sera la valeur ajoutée de l’homme dans vingt ans ? Ce sont des thématiques que j’aimerais voir aborder dès à présent dans notre enseignement. Or, ce débat n’a pas lieu.

Avec la multiplication des possibilités que nous offre le numérique, la question de la vie privée devient de plus en plus urgente à gérer.

ADC : La notion de vie privée va devenir très individuelle. Chacun en choisira sa définition. De nos jours, on coche des cases, sans trop savoir sur quoi l’on marque effectivement son autorisation. Je crois qu’il faut rendre tout ceci beaucoup plus tangible et concret, et que les organismes devraient expliquer plus clairement ce dont ils disposent et l’usage qu’ils en font. Les pouvoirs publics seront certainement investis d’un rôle de supervision plus large qu’à l’heure actuelle.

Les banques seront-elles en mesure de prendre le dessus sur les Google de ce monde ?

FS : C’est là que joue la relation de confiance. Elle constitue pour moi une part importante de l’USP (unique selling position) d’une « vraie » banque. Utiliser des données à mauvais escient revient à se tirer une balle dans le pied. Les consommateurs évoluent et s’interrogeront davantage sur qui utilise leurs données et à quelles fins. J’en connais déjà qui, pour cette raison, préfèrent ne pas utiliser les applications proposées par certains acteurs.

Aujourd’hui le monde digital est une opportunité, demain il peut devenir une menace - Alexander De Croo

JI : La façon d’aborder les choses actuellement montre également que la sécurisation du côté du serveur est devenue un business en soi. Aux États-Unis et en Scandinavie, des initiatives existent, mais il reste une marge importante pour renforcer la sécurité des serveurs et des applications.

ADC : Les consommateurs vont eux aussi devoir prendre leurs responsabilités. Le nombre de cambriolages et d’attaques de banques classiques a énormément diminué, mais les attaques numériques et les cas de phishing se multiplient. La créativité des cybercriminels n’a pas de limites. Le consommateur lambda va devoir apprendre à retirer la clé de sa porte d’entrée.

Pour revenir à la gestion des big data, la Belgique peut-elle jouer un rôle significatif ?

ADC : En termes de développement scientifique, d’innovation, de connaissances et de savoir-faire, la Belgique n’a pas à rougir. Prenez Sparkcentral. Cette société est partie aux États-Unis à des fins de commercialisation et d’économies d’échelle. Mais une partie du travail d’encodage reste basé en Belgique, notamment parce que la facture salariale pour ce travail reste en définitive relativement peu élevé, comparé aux États-Unis. En termes de capital humain nous nous en sortons donc bien mais il serait évidemment bien que nous puissions assurer de plus grandes économies d’échelle. Cependant, tant que l’Europe ne constituera pas un marché numérique unique, les choses n’évolueront pas. 

Après Bancontact, Isabel, SWIFT... la Belgique a-t-elle une chance de rester dans la course, à présent que de nouvelles initiatives fintech voient le jour partout dans le monde ?

JI : Je crois que oui, mais nous devrons agir différemment que par le passé. Nous ne pouvons plus opérer aujourd’hui comme nous l’avons fait aux débuts de Clear2Pay. Nous avons créé une solution B2B pour un secteur, les banques. Aujourd’hui, il faudrait en réalité faire du B2C et proposer un produit multisectoriel. L’avenir est à une une sorte d’écosystème regroupant une série de petites entreprises, consacrées aux paiements et à la sécurité entre autres, afin de proposer une solution globale.

Le concept fintech est très vaste. Nous, les Belges, avons-nous intérêt à nous concentrer sur des niches ?

FS : Nous ne devons pas non plus être trop en retrait. Le capital est évidemment important, mais il n’induit pas d’office des solutions fabuleuses. Connaissances, savoir-faire, audace et créativité : voilà les qualités nécessaires. Et nous les avons. Les banques et les entreprises belges sont de la partie. Si le capital suivait, nous aurions davantage de réussites à la Sparkcentral. Mais nous sommes encore trop timides, c’est parfois bien d’être plus francs.

ADC : Je pense qu’il s’agit également d’un problème social plus profond. Comment la presse parle-t-elle des entrepreneurs ? Neuf fois sur dix, il est question de grèves, de crises... Pourquoi ? Sans verser dans l’euphorie, nous devrions davantage mettre en avant nos atouts et nos performances. L’entrepreneur gagnerait à s’inspirer des stars de rock.